L’unilinguisme de l’anglophone, l’unilinguisme des autres

Il m’arrive de me lancer dans un sujet qui résiste, j’ai parfois l’impression de m’en sortir, d’autres fois l’illusion, dont voici un exemple. J’en parle cependant, car cela me semble une façon fructueuse, quoique indirecte et hypothétique, de donner la mesure de l’acceptabilité de l’emprunt linguistique à l’anglais.

Pour le langagier non anglophone, il est nécessaire d’avoir quelque chose de structuré à dire sur les emprunts récents et moins récents à la langue dominante, c’est-à-dire, soyons clair, d’avoir une assez bonne connaissance de l’anglais.

Cependant, n’existe-t-il pas en arrière-plan chez plusieurs une revendication du droit d’être unilingue, soit un regret que ce droit ne soit pas reconnu, sinon que l’unilinguisme non anglophone ne soit pas très viable, disons, dans un bon nombre de pays, et ajoutons d’Occident, pour l’instant.

Personne n’aime être forcé de connaître ou d’apprendre quelque chose, mais on ne fait pas que ce qu’on veut dans la vie, surtout quand on vit en société.

Les requêtes [« droit à l’unilinguisme »] et [« droit d’être unilingue »] donnent une pincée de résultats dans la Toile. Ajoutons à cela que la requête [« right to be unilingual »] est encore moins féconde, comme si l’anglophone avait encore moins besoin d’un tel droit que les autres, et encore moins d’une réflexion sur le sujet.

Le « droit à l’unilinguisme » chez le non-anglophone et ce droit chez l’anglophone sont incommensurables. L’un revendique ce qui lui est enlevé par une suprématie, l’autre revendique de ne pas avoir à trop se préoccuper de ça, comme si la suprématie de sa langue allait de soi, était une sorte d’acquis de naissance.

L’unilinguisme de l’anglophone langagier évoque la possibilité pour lui de bien vivre sans la connaissance d’une seconde langue.

À cette possibilité, qu’il ressent comme un droit, est étroitement associé le sentiment d’appartenance à une suprématie linguistique et sociale comme état de fait, de ces sentiments que l’on sera vaguement étonné de voir remis en question de temps à autre, comme celui de ne pas s’inquiéter outre mesure des répercussions lorsque, sans même avoir à trop y penser, on s’impose aux autres. « Ma langue n’est nulle part étrangère », est-il souvent persuadé (par l’italique, je connote ici deux sens d’étrangère, et du point du vue du locuteur, j’exprime un sophisme).

La revendication d’un droit à cet égard sera parfois perçue comme chauvine par le non-anglophone. Chez ce dernier, le « droit à l’unilinguisme » suppose un refus de la dominance de fait, précisément, refus certes légitime, mais qui ferme des portes. Comme il se doit, il se défendra bien d’être chauvin à sa manière. Le chauvinisme de l’envahisseur et celui de l’envahi sont aussi des incommensurables. Pour l’un, il n’est pas perdant, pour l’autre, il n’est pas très gagnant même si l’on peut survivre.

Ce qui domine, ce n’est pas tant l’anglais que, selon le point de vue, le devoir ou l’obligation de connaître deux langues, dont au moins une très bien… pour le langagier.

En ce qui concerne le commun des mortels, dont une partie des langagiers n’est pas moins un sous-ensemble, disons les langagiers à temps partiel, on ne peut pas obliger tout le monde à perfectionner sa langue tous les jours comme le fait le langagier « à plein temps », idéalement. On n’oblige ni la personne saine ni la personne malade à connaître autant la médecine que son propre métier.

Cependant, chaque discipline — langue, santé ou autre — peut bien faire sa promotion pour son propre bien et pour le bien de tous.

Au demeurant, disent les voyageurs qui s’intéressent aux phénomènes linguistiques, l’unilinguisme autre qu’anglophone survit très bien dans certains pays d’Occident populeux, notamment au Brésil.

En ces temps de remue-ménage planétaire, il est loisible de comparer le droit à l’unilinguisme minoritaire au droit d’un pays de ne pas s’engager dans les guerres, et le droit à l’unilinguisme majoritaire à un sentiment de mission militaire.

Yves Lanthier

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2 Responses to L’unilinguisme de l’anglophone, l’unilinguisme des autres

  1. Termexplore dit :

    Или магического… 😉

  2. unutslels dit :

    Позитивное размышление ))

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